'Comment peut-on être Persan'


5. La fin d'une époque

Les grandes familles arméniennes latines de Smyrne continueront à former des alliances entre elles et avec les familles européennes du Levant, à prospérer jusqu'au début du XXème siècle, époque à laquelle elles seront de nouveau emportées dans le tourbillon de l'histoire: le déclin puis la désintégration de l'Empire ottoman, le mouvement "jeunes turcs", la guerre entre la Grèce et la Turquie. L'entrée des troupes turques dans Smyrne, mise à feu en 1922, sonnera le glas pour toutes ces familles Levantines et pour 'Smyrne l'Infidèle', enclave chrétienne en terre musulmane.

Certains membres de la famille Mirzan décident de rester à Smyrne en dépit de cette dernière tragédie et leurs descendants y résident encore aujourd'hui; d'autres optent pour l'exil. Ce fut le cas de mon arrière-grand-père Oscar Mirzan qui, accompagné de son épouse, Bianca Castelli, et de leurs quatre enfants, dont l'ainé Pierre mon grand-père maternel, fuit Smyrne en flammes pour s'établir à Marseille43, autre comptoir important de la Méditerranée, dont il n'est pas inutile de rappeler qu'il fut fondé il y a 2600 ans par des Grecs de la mer Egée, les Phocéens qui venaient de Foça, ville située sur la côte turque à quelques kilomètres de….Smyrne.

Ma famille fut arrachée à l'Orient dont elle est originaire et où elle vécut pendant des millénaires, avant même l'apparition de l'Islam ou l'arrivée des tribus touraniennes en Asie Mineure. Elle laissa derrière elle ce que des siècles d'effort avaient permis de bâtir, partageant en cela le sort de millions de victimes civiles des conflits armés de ce siècle et des précédents, de tous les exilés et réfugiés de l'Histoire.

D'autres familles arméniennes et chrétiennes de Smyrne prirent le chemin de Beyrouth, Paris, Gènes, Londres ou New York. Loin de nous apitoyer sur cette 'tragédie', nous la mettons en perspective, en l'intégrant parmi les innombrables péripéties et tribulations qui ont émaillé la trajectoire d'une communauté sur plusieurs siècles, et surtout en percevant que la fin de cette enclave chrétienne en Asie mineure est la conséquence de mouvements géo-politiques qui nous dépassent, et notamment d'une erreur stratégique probable commise au XIème siècle par Byzance -qui a joué contre l'Arménie au lieu de la renforcer afin d'en faire un territoire tampon et un rempart à l'invasion touranienne- et donc l'aboutissement d'un processus inexorable de déclin qui a commencé il y a environ 9 siècles.

Il m'a paru intéressant de retracer en quelques pages l'itinéraire des Arméniens du Nakhitchevan, une communauté qui semble avoir toujours eu la "tentation de l'Occident": passée au XIV-XVème siècle de l'église arménienne apostolique à l'église catholique romaine; passée du Caucause et des rives de l'Araxe aux rivages de la mer Egée; ayant conclu mariages et alliances avec les familles de marchands européens du Levant, et ayant servi d'intermédiaires diplomatiques entre autorités ottomanes et puissances européennes.

Des connaissances encore très parcellaires m'ont parfois conduit à recourir à des suppositions. J'espere que ceux qui ont pu dépasser ces limites dans leurs domaines de recherche respectifs voudront bien m'aider à affiner et compléter cet article.

X. Forneris Mirzan.
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43Les "Registres du Camp Oddo, camp de réfugiés arméniens à Marseille, 1922-27" (disponibles auprès de M. Aral) attestent du bref passage dans ce camp en décembre 1922 de la famille Mirzan en provenance de Smyrne.