'Comment peut-on être Persan'


Ainsi, en 1740, plusieurs évèques arméniens se rassemblèrent dans la ville d'Alep (Syrie actuelle) et élirent Abraham Ardzivian, l'archevèque d'Alep, comme "Catholicos des Catholiques de rite arménien", sous le nom d'Abraham-Pierre Ier. Cette élection est souvent présentée comme l'acte formel d'établissement de l'Eglise Catholique Arménienne dotée de sa propre hiérarchie17. L'élection fut d'ailleurs validée en 1742 par le pape Bénedicte XIV. Pour certains, c'est cette reconnaissance de la hiérarchie catholique Arménienne par Rome qui ouvrira la voie à l'obtention par les Arméniens catholiques de l'Empire ottoman (ou Arméniens 'francs') de la protection des puissances européennes catholiques contre les persécutions de la Sublime Porte. L'élection ne fut néanmoins pas reconnue par les autorités ottomanes et Abraham-Pierre Ier dut se réfugier au Liban où il créa l'Ordre des Antonins Arméniens du Mont Liban.

En 1829, malgré la ferme opposition du Patriarcat Arménien (apostolique) de Constantinople, et sous la pression française, l'Empire ottoman accordera par le Traité de Erdine le statut de 'nation' aux Arméniens catholiques, le Katholic Millet. Ainsi les Arméniens de l'Empire ottoman furent juridiquement séparés en deux 'nations' distinctes, officialisant ainsi une rupture de fait antérieure. Les Arméniens catholiques furent ainsi soustraits à l'autorité du patriarche arménien apostolique de Constantinople et la majorité d'entre eux soumis au Primat arménien catholique de Constantinople. De 1867 à 1928 le Patriarche arménien catholique résida à Constantinople, puis le siège du patriarcat fut transféré à Bzommar au Liban, qui exerce toujours son autorité sur un grand nombre d'Arméniens catholiques de par le monde.

Mais, ainsi que mentionné plus haut, des familles et des villages entiers d'Arméniens embrasseront le rite catholique bien avant la création officielle d'une Eglise arménienne catholique. Le cas des arméniens du Nakhitchevan -sujets de cette étude- est une illustration de ce phénomène qui s'est produit en diverses régions habitées par les Arméniens, que ce soit dans l'Empire ottoman ou en Perse.

3. Introduction et propagation du catholicisme au Nakhitchevan

Avant de parler des arméniens catholiques et de leur exode vers Smyrne, il paraît utile de s'arrêter quelques instants sur cette région du Caucause aussi peu connue que les arméniens catholiques. La signification même du nom de cette contrée fait l'objet de débat: pour certains il signifie 'première habitation de Noë' (ce qui n'est pas totalement incongru puisque la tradition -la légende diront les sceptiques- situe l'épave de l'Arche de Noë sur le mont Ararat, la montagne sacrée des Arméniens). Pour d'autres ce terme viendrait de l'arménien ancien et signifierait 'avant le caravansérail', terme persan désignant les gites où se reposaient les voyageurs et négociants ayant emprunté la Route de la Soie avec leurs caravanes. Nous laisserons aux experts le soin de départager ces deux théories. Les deux nous conviennent: qu'il soit lié au déluge et la tradition biblique ou à la mythique route de la soie, le Nakhichevan se présente comme une terre exotique aux confins des Empires.

Le territoire du Nakhitchevan, jadis essentiellement peuplé d'Arméniens et faisant partie de l'Arménie historique, appartient aujourd'hui à la République d'Azerbaïdjan, ex-république soviétique ayant accédé à l'indépendance après l'effondrement de l'URSS. Si les Arméniens y étaient restés ils auraient donc eu le 'privilège' de bénéficier successivement des tutelles perse, ottomane, soviétique, et azéri, pour n'en mentionner que quelques unes.

Aujourd'hui la présence arménienne et donc chrétienne semble avoir quasiment disparu de cette région, essentiellement musulmane, et certains des villages autrefois peuplés de familles arméniennes ne peuvent même plus être localisés, comme le raconte Michel Issaverdens dans la relation mélancolique qu'il a donnée de son voyage dans la région, à la recherche de Kochkachene, le village de nos ancêtres communs18.

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17Voir par exemple "The Armenian Catholics" par Hovannes M. Khosdeghian, in 'Window Quarterly', Vol. 2, No. 3, 1991; http://www.sain.org/window/Denomin3.txt
18Kochkachen, par Michel Issaverdens, in 'Eglise Arménienne Catholique', Septembre 1999.